Après des mois de travail à domicile généralisé, qu’est devenu cet ancien lieu de travail que nous appelions bureau ? Si nous pouvons aujourd’hui produire ailleurs, que vient-on faire lorsque nous nous rendons au bureau ? C’est la question que les entreprises se posent. Équipements, technologies, aménagements, fonction des espaces… A quoi va ressembler le bureau post-covid ? Eléments de réponse avec Caroline Gailland, fondatrice de Humanes, cabinet de conseil en RH.

 

Cela fait 18 mois que le bureau n’est plus au cœur de la vie professionnelle, comment décrivez-vous ce changement de paradigme ?

C’est très simple, le bureau est entré chez chacun d’entre nous. La vie de bureau s’est invitée à la maison et les barrières entre vie perso et vie pro ont volé en éclats. Pour certains, cela s’est fait dans de très bonnes conditions parce qu’ils avaient assez d’espace, qu’ils étaient équipés correctement et que leur situation familiale ne rentrait pas en conflit avec le fait de travailler à la maison. Pour d’autres, ces confinements ont été de véritables sources de souffrance et de difficultés dans leur vie professionnelle.

 

Selon vous, que signifiait “se rendre au bureau” avant 2020 ?

En 2019, on se rendait au bureau pour produire un travail. Le bureau était le lieu d’exercice de votre métier. Vos journées se déroulaient dans un bâtiment commun à tous et étaient rythmées par des temps de production, des temps de réunion, des temps plus informels (comme celui de la pause café ou de la cantine). Ces journées étaient encadrées par des horaires plus ou moins communs avec une heure d’arrivée au bureau et une heure de départ. Finalement, le bureau jouait son rôle d’encadrement du travail et de support commun pour collaborer.

 

Qu’est-ce qui a changé ?

Ce qui a changé, c’est que nous avons dû séparer lien social et production. Nous avons perdu tous ces moments d’interactions informelles : la tape sur l’épaule en passant dans le couloir, les marques de reconnaissance simples, la spontanéité d’une discussion à la cafet…

Ce que nous avons gagné en productivité, nous l’avons parfois perdu en créativité. L’échange d’idées, le fait de rebondir sur une discussion, le fait de lancer une idée de façon improvisée, tout ceci est beaucoup plus difficile dans une journée où chacun reste chez soi.

 

Y-a-t-il des métiers qui se sont plus facilement passés du bureau ?

Oui, je dirais que les métiers techniques ont bien vécu cette situation. Ce sont des profils généralement plus matures en matière de virtualisation des pratiques. Ils ont l’habitude des outils numériques et ont souvent moins besoin de relationnel dans leur quotidien.

En revanche, les professions pour lesquelles le quotidien est fait de rencontres et de contacts ont eu beaucoup plus de mal. Professionnellement, elles ont été privées de leur outil (le relationnel) et personnellement, elles ont également souffert de cet isolement. Car, en général, on ne devient pas commercial si on n’aime pas profondément les échanges et les interactions humaines. Et lorsque cela disparaît, c’est un équilibre qui est rompu.

 

Certains salariés sont restés plusieurs mois sans mettre un pied au bureau. Comment le retour au bureau est-il envisagé par les dirigeants ?

Je peux vous dire que c’est LA question du moment. Tous les dirigeants se demandent comment préparer au mieux ce retour au bureau. Car il y a, parmi les équipes, ceux qui n’attendent que ça, qui poussent à un retour rapide au présentiel.

Mais il y a aussi ceux qui ont profité de cette période inédite pour repenser leur projet. Certains ont déménagé, d’autres ont modifié leur rythme de travail qui est devenu plus facile à personnaliser. A distance, il est plus facile de se caler sur un autre rythme, de travailler de 5h du matin à 11h par exemple, puis de 15h à 17h, puis de finir ses emails avant de se coucher. Le bureau impose un cadre commun, avec des règles communes. C’est un lieu collectif régi par un règlement intérieur, des horaires d’ouverture et des modalités d’exercice du travail.

 

En 2022, le bureau aura-t-il une nouvelle mission si nous considérons que nous avons appris à produire un travail à distance de ce lieu commun ?

Ce qui est sûr, c’est que ce bureau qui est devenu, le temps de quelques mois, un bâtiment “non essentiel”, doit aujourd’hui faire ses preuves pour retrouver un rôle dans l’organisation du travail. Si nous pouvons produire de chez nous, il faut que lorsque nous venons au bureau, il se passe quelque chose. On doit trouver un intérêt à venir. Il faut redonner son attrait au bureau.

Pour moi, je le vois comme la place du village, il doit devenir le lieu de rencontre, d’échange, de convivialité, de co-création. Il n’est plus le lieu unique de production. Il revêt une autre mission, celle de maintenir la cohésion d’équipe, la culture de l’entreprise et la créativité des équipes.

Si on pousse le concept un peu loin, on pourrait même imaginer des journées sans ordinateur par exemple, dans lesquelles la seule mission serait de socialiser. On pourrait imaginer que l’on vienne au bureau juste pour déjeuner avec son équipe ou pour prendre un cours de sport tous ensemble. Cela n’est pas la colonie de vacances mais vraiment, je reprends mon expression, la place du village. Là où l’on échange et on fait avancer le collectif.

 

Qu’implique cette nouvelle mission en termes d’immobilier, d’équipements ou de technologie ?

Concrètement, il va falloir repenser les espaces, enlever des postes de travail individuels grâce à la pratique du flex office (pas de bureau attribué) pour valoriser les espaces communs.

Je pense qu’il faut miser sur de grands espaces modulaires super équipés. Il faut aussi miser sur des bâtiments ultra-connectés qui permettent de fluidifier les échanges entre présents et travailleurs à distance. Le numérique étant devenu aujourd’hui la pierre angulaire de la collaboration, ces espaces doivent être pensés en amont avec cette dimension-là.

 

Qui doit prendre en charge ce sujet dans l’entreprise ? Les RH ? Les SI ?

C’est un sujet qui touche aux conditions de travail des salariés. A ce titre, c’est aux services des ressources humaines de s’en emparer. Evidemment, le projet doit se construire main dans la main avec les SI et un spécialiste en aménagement de bureaux. C’est évident !

Il faut vraiment que cela devienne un endroit où l’on se sent bien, où l’on se sent faire partie d’un collectif, avec les collaborateurs présents mais aussi et surtout avec ceux qui sont restés à distance. Le rôle du numérique est évidemment prépondérant…

 

Je souhaite être recontacté à ce sujet